brève analyse de la pièce

Publié le par Julie

La pièce de Sarah Kane, Blasted, nous présente deux êtres, Ian et Cate, dans un monde qui semble s'anéantir lui-même, avec la venue du Soldat, sorte de métaphore, de caricature agrandie du personnage de Ian. Cette pièce nous présente un monde "normal", bouleversé par la cruauté de l'homme, le plongeant dans le chaos. Comme le dit Sarah Kane, " Nous devons parfois descendre en enfer par l'imagination pour éviter d'y aller dans la réalité. " Le Théâtre, lieu où l'imaginaire prend une place importante, permet de faire réfléchir les spectateurs sur ce qui se passe dans le monde, la violence quotidienne qui semble inoffensive et qui engendre la barbarie des guerres.

La métaphore de la chambre, une confrontation entre plusieurs dualités :

La pièce se passe entièrement dans une chambre d'hôtel, à Leeds, en Angleterre. C'est un lieu intime, privé. Or cet espace est dévoilé au public, créant une sensation de malaise puisqu'on le force en quelque sorte à regarder les choses intimes qui se passent dans ce lieu. La chambre, c'est l'espace de l'amour, de l'échange amoureux, et aussi le lieu des disputes, c'est un endroit dans lequel on s'isole.

La chambre, c'est aussi le lieu du sommeil, du songe, et donc de l'inconscient. Nous pouvons alors voir un lien avec les pertes de conscience de Cate. Lorsqu'elles frappent, " le monde n'existe pas, pas comme ça. "  "Le temps ralentit. Un rêve où je suis coincée. " C'est sa façon d'échapper au réel, de fuir la violence verbale et physique que Ian porte sur elle.  D'une certaine façon, à partir de la scène 2, l'espace de la chambre devient un espace surréaliste, comme si l'on était dans l'inconscient des personnages, de Ian en particulier. Lorsque Cate tente de le faire parler pour comprendre pourquoi il a peur d'un simple bruit de voiture, Ian avoue être un agent secret, au service de son pays. C'est en faisant une fellation à Ian qu'elle obtient ses aveux, et c'est au moment de la jouissance que Ian dit être un tueur. A ces mots, Cate le mord à sang, la jouissance devient douleur. L'arrivée du Soldat, l'explosion et l'anéantissement de la chambre d'hôtel représenteraient le basculement de la pièce dans la tête de Ian, dans son fantasme, comme s'il était en train de faire un rêve, ou plutôt un cauchemar.

Sarah Kane montre comment la violence intime, qui se joue dans un couple, dans l'intimité, peut être considérée comme les racines d'un mal plus général. La présence du Soldat fait sentir ce lien entre la violence dans l'intime et celle dans le collectif. La violence que Ian exerce sur Cate est accentuée, le Soldat va faire la même chose avec Ian. Sarah Kane s'efforce de le faire sentir, notamment à travers la répétition des viols sur scène et le récit des actes barbares que les soldats, à l'extérieur, exercent sur les civils. L'homme aime et détruit. Sarah Kane voulait établir un rapprochement entre les actes de viols dans la pièce et la fonction qu'eurent les viols collectifs dans la politique serbe de " purification ethnique ", pour elle, " il y a quelque chose de culturel dedans. Je pense vraiment que les germes d'une guerre de grande ampleur se trouvent toujours dans la civilisation en temps de paix. "

La chambre anéantie par un mortier devient au mieux un abri bombardé en temps de guerre. La frontière entre le rêve et la réalité se trouve remise en cause. Ian dit : Sais pas quels sont les côtés ici

Sais pas où...

Pense que j'ai dû trop boire

Et le Soldat répond: Non. C'est réel.

C'est pourquoi nous pouvons dire qu'il est dans un entre-deux, celui d'aimer et de pouvoir tuer, celui de vouloir mourir et en même temps d'en avoir peur. C'est un entre-deux entre l'humanité et la monstruausité, les personnages sont aux frontières de l'humain. Il y a l'idée d'une perte de soi au profit de l'autre. Les personnages s'anéantissent, s'abolissent eux-même.

Lorsque le Soldat mange les yeux de Ian, c'est à une sorte de prise de conscience forcée à laquelle nous assistons. Le parallèle avec Oedipe peut être remarqué, en se creuvant les yeux, Oedipe prend conscience du mal qu'il a fait, et ne soutient pas cette vue atroce. Dans la pièce de Sarah Kane, c'est la présence du Soldat qui permet la prise de conscience de Ian, et de la violence qu'il a fait endurer à Cate. L'acte de l'aveuglement étant extérieur, on peut se demander si Ian prend réellement conscience de ces fautes à ce moment là, ou plus tard. Il s'agirait d'abord d'une punition que le Soldat lui inflige, et le " merci " de la fin signifierait que Ian est en train de se repentir en quelque sorte. Sarah Kane dit "Pour que Ian éprouve un moment de terreur absolue, il lui faut descendre aussi bas que cela est humainement possible avant de mourir. J'ai décidé de prendre les activités humaines les plus élémentaires, manger, dormir, se branler, chier et de voir à quel point elles peuvent être affreuses quand on est vraiment seul. Et çàa, c'est affreux. "

Pour conclure, une citation du metteur en scène :

Sarah Kane dit : " Je n'aime pas écrire des choses dont on n'a pas besoin, et mon exercice préféré, c'est couper _  je coupe, coupe, coupe. " C'est à la suite de ce processus implacable que l'on est arrivé, dans le texte définitif, à des personnages caractérisés par un langage télégraphique, presque minimaliste, où ne s'exprime que la plus élémentaire apparence de sens ; pourtant sous les mots se dissimule une multitude de désirs inexprimés, partiellement réalisés. La poétique vient de la tentative d'exprimer ce qui est inexprimable. Elle montre la faille des mots. L'auteur a donc recours à l'image scénique. Dans une interview donnée à Graham Saunders le 12.06.1995, Sarah Kane dit : "Si je devais réécrire Blasted, j'essayerais d'avoir plus dimage qui clarifient, et je couperais encore plus de texte, si une telle chose est possible, car pour moi le langage du théâtre c'est l'image scénique. "

Par rapport à la version de la pièce de 1993, elle a supprimé les explications de Cate qui revient à la fin de la pièce avec de la nourriture qu'elle a prit à un soldat parce que l'indication scénique, " du sang coule entre ses jambes " suffit à indiquer ce qui est arrivé à Cate sans qu'elle le dise au public.

La langue est impuissante à exprimer ce qu'on ressent, la poésie naît de la tentative de représenter l'inexprimable et le théâtre pose la question de comment représenter l'irreprésentable. Dans la préface de Clearsed, Sarah Kane nous dit que ce qui sort de l'inconscient est par définition impossible à représenter. En parlant de la didascalie " Il mange le bébé ", dans l'interview du 12.06.1995, elle nous dit : " Est-ce que c'est gratuit ? De toute façon ça veut dire quoi ? Et je ne me rappelle plus qui a dit que dans Le roi Lear, on accepte mieux en somme de lire que Gloucester à les yeux arrachés que de le voir. Je pense le contraire. Il est bien plus dur de lire Blasted que de voir jouer la pièce ; quand on la lit, c'est littéralement qu'il mange le bébé. Quand on assiste, Ian n'est visiblement pas en train de le manger. C'est absolument évident, merde. C'est une image théâtrale. Il ne mange pas du tout. Alors d'une certaine façon, ça exige plus de vous, parce que ça vous force à faire appel à votre imagination. Mais en quelque sorte, je ne sais pas, c'est plus réaliste quand on ne fait que lire la scène parce que là c'est tout simplement l'acte qu'on a. "  

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Publié dans aneantis

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