Commentaire du metteur en scène
POURQUOI MONTER BLASTED DE S .KANE ?
« J’ai écris cette pièce pour descendre en enfer par l’imagination, pour ne pas à avoir à y descendre en vrai » Sarah Kane
A travers Ian, Cate et le soldat ; Sarah Kane traite de l’humanité (l’ensemble des caractéristiques qui font que nous sommes humains). Notre humanité est anéantie par l’être humain lui-même. Comment pouvons-nous être notre propre anéantissement ? Elle tente de nous éveiller sur notre comportement social et sur l’illusion d’équilibre qui entretient un semblant d’unité. Mais rien n’est permanent. Nous préférons nous le cacher, jusqu’à l’oublier complètement, avec l’aide si besoin est, de « lobotomie chimique », comme elle dit dans 4.48 Psychosis. Nous pensons, avec beaucoup d’arrogance, être parfaitement maître de nos actions et de nos paroles. Où sont nos limites ? « Nous ne faisons qu’un » dit Ian. La violence que nous faisons subir, nous la subissons. La violence que nous croyons être notre bon droit, pour « se protéger de la merde » n’engendre que la violence. Cette pseudo-protection est en fait aussi fine qu’une feuille de papier. La pièce nous renvoie d’abord à nous même. Elle nous fait prendre conscience que les limites qui séparent ce nous qualifions «normal » et ce que Ian qualifie de « triso », « gogol », « malade », « idiot » ne tient sur rien. Nous sommes comme suspendu au-dessus du vide. Dans 4.48 Psychosis, elle dit « je chante sans espoir sur la frontière ».
Qu’y a-t-il derrière cette frontière si il y en a une ?
Il nous faut descendre en nous par l’imagination pour répondre à ces questions dont les réponses ne peuvent se formuler avec des mots. Le langage est l’expression de ce que nous sommes. La violence vient que l’on ne peut pas exprimer ce qui déborde de nous. La poésie devient un exorcisme. C’est un processus afin de nommer ce qui est innommable. La pièce est très fortement rythmée, comme un morceau de musique. Tout à son poids exact dans la pièce et son parcours. Les accessoires, les décors et les personnages. Le pistolet de Ian, par exemple. On voit, dès le début de la pièce, Ian le charger et le décharger. Plus tard, il joue le rôle de la puissance de Ian sur Cate qui est braqué sur elle, en pleine crises, pendant que Ian simule l’acte sexuel entre ses jambes jusqu’à jouir. Puis, il joue le rôle de la puissance du soldat qui viole Ian. Il est enfin l’instrument de Dieu qui aurait, d’après Cate, empêcher le suicide de Ian qui essaye, en vain, de tirer dans sa bouche. La violence est sacralisée, elle est la déshumanisation. La pièce a aussi, pour la raison que la violence n’engendre qu’encore plus de violence, une réflexion politique. La pièce parle de pouvoir.
Quelle est la nature du patriotisme ?
C’est sous ce même nom que nous rejetons d’autres humains, sous le prétexte qu’ils ne sont pas natifs des frontières du pays. Il y a tellement, à l’intérieur du pays même, de castes, de cercles, de confrérie, de groupes et de sous-groupes qui rejettent ce qui leur est différent que finalement l’être humain passe sa majeure partie à être rejeté. Sarah Kane tente de repousser ces frontières aussi.
La guerre ne sauve pas, elle détruit, elle est engendrée par la violence qui résulte du mal-être social. Le viol, qui était utilisée comme une arme de masse, pour « la purification ethnique », pendant la guerre en Bosnie, était complètement absent de la guerre d’Indochine, ou du Viêt-Nam, pour sans doute des raisons culturelles. Sarah Kane dit qu’elle est persuadée que « les germes d’une guerre de grande ampleur se trouve toujours dans une civilisation en temps de paix ». Nous ne savons pas comment nos actes peuvent nous manipuler. Elle tente de nous ouvrir les yeux sur nos comportements sociaux car il est difficile, de nos jours, d’être humain sans être en société. La pièce est aussi une pièce de manipulation de l’être humain.
Qu’est ce qui nous manipule ?
Le pouvoir, dans ce qu’il a d’universel, il n’y a pas de dénonciation.
« Sur la voie de l’obéissance
Pour ton pays…Le pays de Galles »
En nous manipulant, c’est notre humanité que nous manipulons, et c’est notre humanité que nous mettons en danger de mort.
Quand ferons-nous attention au langage que nous employons ?
A force de ne pas vouloir voir la vérité, et de nous détourner de ce que nous sommes par les illusions créées par nos sociétés consuméristes, dans le seul but de maintenir la structure hiérarchique dominante, nous mourrons sans jamais avoir pu se demander « qui suis-je ? »
Les structures du langage et les structures de la réalité (ce qui se passe réellement) évoluent-elles suivant des lignes parallèles ? La réalité demeure t’elle essentiellement séparée du langage, inexorable, étrangère, à part, réfractaire à la description ? Une correspondance vitale entre ce qui est et notre perception de cette réalité est-elle impossible ? Ou bien est-ce que nous sommes contraint d’utiliser le langage dans le seul but de déformer et d’obscurcir la réalité parce que la réalité nous fait peur ?
« Peux pas supporter ça/Quoi ?/La mort. Ne pas être. »
On nous encourage à être des lâches. Nous ne pouvons affronter les morts. Pourtant nous le devons parce qu’ils sont morts en notre nom. Nous devrions surveiller ce qui se fait en notre nom. Je crois, que c’est à cause de la manière dont nous manions le langage, que nous nous sommes fourrés dans ce piège épouvantable où l’on utilise des mots comme Liberté, Démocratie ou valeurs religieuses pour justifier des actions honteuses et barbares. Il devient urgent et grave de faire subir à ces termes un examen critique poussé. Si nous continuons à nous abstenir de le faire, c’est notre jugement moral et politique qui restera à jamais faussé. Jean-Antoine MARCIEL